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samedi, 16 mai 2020

Homo Deus de Yuval Harari : note de synthèse

Homo Deus
Une brève histoire du futur

de Yuval Noah Harari

1.   Rappel historique : des chasseurs-cueilleurs à l’humanisme-libéral

Homo-Sapiens s’est développé spectaculairement en quelques millénaires et domine aujourd’hui la planète. La clef de cette supériorité humaine n’est pas une âme divine, une conscience ou une capacité cognitive individuelle que les autres animaux n’auraient pas : c’est sa capacité unique à collaborer en masse et avec souplesse grâce à de grandes fictions fédératrices. Entre réalité objective et subjective, ces fictions sont des réalités intersubjectives qui définissent des règles auxquelles ceux qui y croient se soumettent.

La première révolution cognitive, en développant un langage abstrait et symbolique capable de se détacher de la réalité immédiate, a fait naître cette capacité à créer des mythes communs. Ceux-ci ont permis aux chasseurs-cueilleurs de fonctionner en communautés de plus de 50 individus, et de plus en plus grandes.

La révolution agricole il y a environ 10 000 ans, a donné une supériorité aux Hommes sur la Nature et induit l’émergence des premières grandes fictions de masse : les religions [1]. Leurs Dieux et leurs Grands Plans Cosmiques ont servi à légitimer la supériorité des hommes et à assurer la médiation exclusive entre les humains et l’écosystème, au détriment de la symbiose entre les hommes et la nature. Agriculture et religions ont permis des collaborations de masses impressionnantes (ex : Pharaon), des progrès notoires et le développement démographique massif de l’humanité, mais ont contribué à développer une société inégalitaire de maîtres et prêtres pénétrés de leur importance, de sous-hommes exploités et d’animaux maltraités voués à l’extermination, avec au-dessus un grand Dieu donnant sa bénédiction à tout cela.

L’invention de l’écriture il y a 5 000 ans par les prêtres Sumériens, pour mieux gérer les fortunes croissantes de leurs Dieux immortels, a amplifié cette capacité à partager ces religions en masse.

La révolution scientifique débutée avec Copernic au XVIe siècle puis incarnée par Newton, a déstabilisé les religions sur le terrain des énoncés factuels. En échange d’un renoncement au Grand Plan Cosmique des religions, elle a promis d’augmenter le pouvoir des hommes sur la Nature [2]. Le capitalisme a exploité ce deal jusqu’à en faire un culte de la croissance, mais vide de sens. Ce vide a été comblé par l’humanisme, qui a habilement renversé la logique : alors que les Grands Plans cosmiques des religions donnaient du sens à la vie humaine, pour l’humanisme ce sont la sensibilité et les expériences des individus humains qui donnent du sens au cosmos. L’humanisme se décline en économie (le client a toujours raison), en politique (l’électeur sait mieux), en esthétique (la beauté est dans l’œil du spectateur), en éducation (penses par toi-même !), en éthique (si ça fait du bien, faites-le !), etc.

La révolution industrielle au XIXe siècle a apporté une variante à l’humanisme orthodoxe-libéral : l’humanisme socialiste (Marx). Le XXe siècle a vu se développer une seconde variante, l’humanisme évolutionniste, incarné par les nazis de sinistre mémoire. Après des conflits entre ces 3 humanismes bien plus sanglants que les guerres de religions antérieures, l’humanisme libéral a fini par l’emporter.

En quelques millénaires, l’humanité n’a pas amélioré grandement le bonheur des gens de façon irréfutable, mais elle s’est développée de manière spectaculaire d’un point de vue démographique (en même temps que les animaux domestiques qu’elle exploite) et en quelques siècles a presque mis fin aux grands problèmes de survie (famines, épidémies, et guerres). L'humanisme libéral n’a plus aujourd’hui d’opposants crédibles : les mouvements sociaux reprochent plutôt au système actuel de ne pas être assez proche de l’idéal (pas assez de démocratie et/ou pas assez de libéralisme car trop de lobbys) ; les mouvements écologistes, s’ils ont raison d’alerter sur les risques liés à la finitude des ressources et surtout à l’effondrement écologique, ne sont pas mobilisateurs ; un retour aux vieilles religions ou au marxisme n’est pas une alternative crédible car leurs textes fondateurs sont périmés et ils ne sont plus que des forces réactives et sur la défensive [3], plus du tout créatrices comme ils ont pu l’être par le passé ; le terrorisme est plus une mouche qui essaie d’énerver un éléphant dans un magasin de porcelaine, le danger est plus du côté de nos réactions ; enfin, la Chine semble chercher sa voie, mais ne l’a pas encore trouvée.

2.   Pourquoi la fin de l’humanisme libéral ?

Malgré sa domination, l’humanisme libéral porte en lui les germes de sa perte. En effet la science du cerveau et des processus de décision montre de plus en plus que notre cerveau est un assemblage d’algorithmes biochimiques : la notion d’assemblage est incompatible avec la notion de « Moi » et d’individu (au sens « Un », indivisible) ; la notion d’algorithme biochimique incompatible avec la notion de libre-arbitre. Deux fondements du libéralisme sont donc remis en question. Ce questionnement philosophique n’est pas nouveau et il ne remettrait pas en cause l’humanisme libéral s’il ne s’accompagnait pas de menaces technologiques concrètes liées aux progrès du big data et de l’intelligence artificielle notamment.

La première menace concrète est la perte de la valeur militaire et économique des hommes, dont la conséquence serait que le système n’accorderait plus d’importance aux individus. Des technologies concrètes ont déjà réduit la valeur militaire des hommes, l’armée se reposant désormais sur des soldats d’élite et des outils technologiques tels que les drones ou les virus informatiques. La robotique et l’intelligence artificielle, qui devraient permettre de remplacer jusqu’à 50% des hommes d’ici 2030 (des ouvriers, médecins et pharmaciens, avocats, juges, chauffeurs de taxi, courtiers, professeurs, et même certains administrateurs d’entreprises et artistes) vont quant à elles réduire la valeur économique des hommes.

La deuxième menace concrète réside dans l’externalisation progressive des décisions individuelles vers des algorithmes extérieurs non organiques plus intelligents et traitant plus de données que les humains n’en sont capables (big data et intelligence artificielle, dans la lignée de Dr Watson, Google, Facebook, Cortana…). Ces algorithmes en silicium pourraient finir par connaître les hommes certes toujours imparfaitement, mais mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes. Ils pourraient alors contrôler leurs décisions, et les hommes perdraient ainsi leur libre-arbitre et leur autorité individuelle.

La troisième et dernière menace concrète est l’émergence d’une caste supérieure d’hommes augmentés bénéficiant de capacités inouïes et de créativité sans précédent, indéchiffrables par le système mais lui rendant des services cruciaux. Ces élites se soucieront-elles du bien-être des castes inférieures inutiles et oisives qui n’ont plus de valeurs pour le système ?

Si ces menaces se concrétisent, c’est-à-dire si les progrès technologiques scindent l’humanité en une masse d’hommes inutiles d’un côté et une petite élite de surhommes, et si l’autorité échappe aux êtres humains pour se retrouver aux mains d’algorithmes très intelligents, l’humanisme libéral s’effondrera. Les hommes devront donc se trouver une ou plusieurs nouvelles fictions, sous peine de sombrer dans le chaos.

3.   Les candidats pour remplacer l’humanisme libéral

Alors que l’humanité a (presque) réussi à régler les problèmes de survie (épidémies, famine et guerres), les objectifs d’une nouvelle idéologie pourraient être le bonheur, l’immortalité et donc une forme de divinité. Deux idéologies pourraient émerger : un descendant de l’humanisme, le techno-humanisme, et une idéologie en rupture, le dataïsme.

Le techno-humanisme, dont le berceau pourrait être la Chine qui cherche sa voie, est une variante pacifique de l’humanisme évolutionniste d’Hitler. Ce dernier comptait sur la reproduction sélective et le nettoyage ethnique pour améliorer Sapiens, le techno-humanisme quant à lui comptera sur la génétique, les nanotechnologies, la robotique, les drogues et des interfaces cerveau-ordinateurs pour créer un modèle d’Homme supérieur, plus heureux voire immortel : Homo Deus. Mais quelle serait vraiment la supériorité d’Homo Deus ? Depuis les chasseurs-cueilleurs, la sélection naturelle a déjà vu nombre de nos capacités individuelles à sentir, rêver et être attentif se réduire au profit de nos capacités de collaboration de masse. Le techno-humanisme pourrait accélérer ce phénomène à dessein et réduire encore plus l’être humain à sa seule fonction pour le système : nous avons été des chimpanzés augmentés, nous deviendrions des fourmis surdimensionnées. De cerveaux individuels, les neurones d’un super-cerveau composé de l’Humanité entière [4].

Mais ce techno-humanisme n’évacue pas un paradoxe crucial déjà évoqué [5] : si les technologies permettent petit à petit de contrôler et remodeler la volonté humaine, cette dernière ne peut plus être la valeur suprême. Il lui sera donc in-fine impossible de composer avec ces technologies et il devra se réinventer.

Le dataïsme [6] ou religion des données est la fiction qui se positionne pour remplacer le techno-humanisme. Le dataïsme est d’abord une approche scientifique et technique issue de la fusion de deux tsunamis : la théorie de l’Evolution de Darwin qui a permis de voir les organismes vivants comme des algorithmes biochimiques, et la théorie informatique d’Alan Turing qui a permis de développer des algorithmes électroniques toujours plus sophistiqués. Le dataïsme fait valoir que ce sont les mêmes lois qui s’appliquent aux algorithmes biochimiques et électroniques, et attend que les algorithmes électroniques (big data, intelligence artificielle) finissent par surpasser les algorithmes biochimiques, incapables de traiter les flux immenses de données qui excèdent les capacités du cerveau humain.

Le dataïsme interprète l’histoire de l’humanité tout entière comme celle d’un système de traitement de données dont les hommes sont les « processeurs ». Le système a visé à améliorer sa propre efficacité suivant 4 méthodes de bases :

  • La première méthode a été permise par la révolution cognitive : connecter les processeurs entre eux.
  • La deuxième méthode est l’augmentation de la diversité des processeurs. Elle a eu lieu lorsque les hommes ont essaimé dans le monde entier, les différentes branches évoluant alors indépendamment dans les différentes régions du globe.
  • La troisième méthode est l’augmentation du nombre de processeurs. Elle a été rendue possible par la révolution agricole il y a 10 000 ans environ.
  • La quatrième méthode a été initiée avec l’invention de l’écriture puis s’est accélérée depuis la découverte de l’Amérique en 1492 : accroître et fluidifier la circulation des données entre processeurs suivant les flux existants. Le dataïsme explique par exemple que la démocratie et le libéralisme ont fini par l’emporter sur les dictatures et le communisme car le système de traitement des données « distribué » (grand nombre de processeurs interconnectés de façon fluide) des premiers a été plus efficace que les systèmes de traitement des données « centralisés » (faible nombre de processeurs) des seconds, inadaptés à la période d’accélération du changement technique du XXe siècle [7].

Si le dataïsme part d’une approche scientifique et technologique, séduisante car unifiant de nombreuses disciplines, il s’étend aussi sur le champ idéologique définissant le Bien et le Mal : si la vie est circulation d’information, et que la vie est bonne, il faut approfondir et élargir le flux d’information dans l’Univers. L’Homme n’est plus sacré, mais un outil au service de la création d’un Internet-of-All-Things, qui partant de la Terre, pourrait se propager à tout l’Univers. Ce système sera partout et contrôlera tout, sorte de Big Brother [8] pareil à Dieu. Sapiens, dont la technologie interne est obsolète, est destiné à se fondre en lui. Pour le dataïsme, les expériences humaines qui sont au cœur de l’humanisme peuvent exister, mais n’ont pas de valeur intrinsèque. Seul le fait de connecter ces expériences a de la valeur.

En synthèse on peut résumer l’idéologie dataïste comme suit : l’humanisme a dit aux croyants que Dieu était le résultat de leur imagination et que donc l’imagination et le sentiment humain étaient la valeur suprême. Le dataïsme dit aux humanistes que leur imagination et leurs sentiments sont les fruits d’algorithmes biochimiques, qu’on va pouvoir construire des algorithmes en silicium capables de les contrôler et que par conséquent ils ne sont plus les valeurs suprêmes. Il ajoute que comme c’est la capacité à collaborer qui est cruciale, c’est la circulation de l’information qui est la valeur suprême [9].

Au-delà de ces idéologies que l’on peut trouver oiseuses, le dataïsme a d’ores et déjà des commandements pratiques qui ont des conséquences concrètes. La valeur accordée à la circulation de l’information induit en effet un accroissement du volume de données, qui devient ingérable par les processus politiques, au point que parlementaires et électorat semblent perdre le contrôle, ne savent plus qui croire. La démocratie pourrait ainsi décliner voire disparaître. Les gens sentent d’ailleurs que le pouvoir leur échappe, parfois soupçonnent quelque coterie de milliardaires de diriger secrètement le monde, mais en cela ils sous-estiment la complexité du monde : la vérité est que plus personne ne dirige ou n’a de vision.

Mais alors qui va combler ce vide de pouvoir qui semble échapper aux hommes ?  Dans un premier temps, le dataïsme sera bien au service des hommes, l’aidant dans sa quête du bonheur, de la santé immortelle et du pouvoir. Il se propagera en promettant de satisfaire ces aspirations humanistes. Mais du jour où l’autorité passera des hommes aux algorithmes de silicium, les choses pourraient changer drastiquement : de rôle d’ingénieur, l’homme pourrait devenir une simple puce, puis une source de données du Internet-of-all-things, avant de se dissoudre comme une motte de terre dans une rivière. Le dataïsme ferait subir ainsi à l’Homme ce que ce dernier a fait subir aux autres animaux : soumission ou extinction. Peut-être ceux qui aujourd’hui défendent les droits des animaux le font-ils car ils ont cette intuition ?

4.   Conclusion

Le dataïsme décrit ci-dessus n’est pas une fatalité, mais nous en prenons déjà un peu le chemin. Nous ne saurions prédire l’avenir des technologies, et les mêmes technologies peuvent produire des mondes très différents (la Corée du Sud et la Corée du Nord par exemple). L’objet du livre est plutôt d’élargir les horizons pour inciter le lecteur à envisager d’autres options idéologiques. Mais quelle que soit l’idéologie que nous adopterons, il ne faudra pas oublier que les idéologies ne sont que des moyens de collaborer, pas des lois éternelles, et ne doivent pas légitimer des souffrances humaines ou animales comme cela a été largement le cas jusqu’à présent.

Si nous prenons encore plus de recul, nous constatons que :

  1. La science converge vers un dogme universel suivant lequel les organismes sont des algorithmes et la vie se réduit à un traitement de données,
  2. L’intelligence se découple de la conscience,
  3. Des algorithmes non conscients mais très intelligents pourraient bientôt nous connaître mieux que nous-même.

Et ceci pose 3 questions cruciales qui doivent rester à notre esprit :

  1. Les organismes sont-ils réellement uniquement des algorithmes et la vie se réduit-elle au traitement de données ?
  2. De l’intelligence et de la conscience, laquelle est plus précieuse ?
  3. Qu’adviendra-t-il de la société lorsque les algorithmes hautement intelligents nous connaîtrons mieux que nous nous connaissons nous-même ? Nous avons en tout cas intérêt à bien nous connaître.

 

[1]   Ici, on exclut des « religions » les « chemin spirituels » individuels qui n’ont que peu de portée historique, donc peu pertinents pour le propos du livre qui se centre sur les destins collectifs.
[2]   On notera à cet égard que le mythe de Newton sous un arbre de son jardin de Whoolstorpe, qui reçoit une pomme sur la tête par hasard et découvre les lois de la gravité, plagie la scène du jardin d’Eden, à ceci près que Newton est seul (pas de Dieu ou de Satan), que la pomme tombe par hasard (pas de dessein divin) et qu’il n’est pas puni de sa curiosité, bien au contraire.
[3]   Le nombre d’adeptes ne doit pas laisser croire à une « renaissance » de Dieu sur le plan historique, pour deux raisons : (1) l’Histoire ne s’écrit pas par les majorités (2) Les vieilles religions peuvent encore jouer un rôle dans les « chemins spirituels » individuels mais n’en jouent plus au niveau historique et collectif (voir note 1). Bref, sur le plan historique, « Dieu est mort, mais on met du temps à évacuer le corps… »
[4]   Une idée similaire est d’ailleurs envisagée par Isaac Asimov dans le célèbre cycle de romans « Fondation », sous forme de la planète Gaïa.
[5]   Voir la deuxième menace concrète au chapitre 2.
[6]   De data qui signifie données en informatique. Le terme vient du latin datum (pluriel data) qui signifie « choses données »
[7]   Le fonctionnement centralisé a cependant mieux fonctionné que le décentralisé à certaines époques, par exemple du temps de l’Empire Romain.
[8]   Il est d’ailleurs étonnant que Harari ne fasse pas référence au roman « 1984 » de Georges Orwell (à moins que cela ne m’ait échappé). On peut aussi penser au film « Matrix ».
[9]   Il ne faut pas la confondre avec la liberté d’expression : il s’agit ici de la libre circulation de l’information, par opposition au droit à posséder des données « privées » et à en contrôler la circulation.

dimanche, 28 mars 2010

Pour un humanisme démocrate

Le Modem est en difficulté, manque de lisibilité : quelles sont ses valeurs, en quoi diffèrent-elles de celles de l'UMP ou de la gauche ?

Le texte-ci après, que j'essaye d'améliorer régulièrement en fonction des commentaires ou discussions que je peux avoir, essaye de définir en quelques lignes ce que pourrait être un humanisme démocratique, et en quoi il diffère des valeurs et priorités des autres partis.

Un idéal : l'humanisme, ou la fraternité au service d'un progrès humain durable

Si Liberté et Egalité font partie du socle de notre République et qu’il faut rester vigilant et continuer à les défendre, la Fraternité est celle qui a le plus besoin d’être réhabilitée dans la cadre d'un projet humaniste. Elle se définit par les sentiments de solidarité et d'amitié qui devraient unir les membres de la même famille que représente l'Espèce Humaine. Elle implique la tolérance, le respect mutuel des différences et la réduction des inégalités, contribuant ainsi à la paix.

En mettant la fraternité au coeur de son projet l'humanisme diffère donc du socialisme qui met l'égalité en priorité, et du libéralisme qui met la liberté individuelle en priorité.

552838994.jpgContrairement à la Liberté et l’Egalité qui relèvent essentiellement du domaine du droit, la fraternité est plutôt d’ordre moral, et sa réhabilitation impose de changer le paradigme de notre société, jusque dans la base de son système éducatif. Il s’agit de passer d’un modèle de réussite individuelle basé sur la compétition, la concurrence, le dépassement de l’autre, et où la solidarité est vécue parfois comme une contrainte, à un modèle de réussite fondé sur le dépassement de soi par la coopération et l’enrichissement mutuel, au service du progrès humain.

Mais quel progrès humain ? Le PIB ? Travailler plus pour gagner plus ? Non, l’argent n’est pas un but, c’est un moyen. Ce projet de société promeut et défend, au-delà des biens matériels nécessaires (à commencer par la santé, se nourrir, se loger), les biens supérieurs et immatériels que sont l’Education, la Culture, la Science, mais aussi les Savoir-Faire, ainsi que les valeurs morales et philosophiques comme la fraternité évoquée plus haut.

Pour être durable, ce progrès ne peut se faire au détriment de la planète ou des générations futures. Il implique donc de maîtriser la dette qui pèsera sur les générations futures, et de prendre en compte la finitude de toutes les ressources naturelles de notre Planète.

Il faut donc revoir complètement le paradigme de notre modèle de croissance, et passer d’une croissance de revenus économiques (PIB) à une croissance d’un patrimoine de l'humanité. Outre les productions matérielles, ce patrimoine doit intégrer, les productions de biens supérieurs immatériels, et les ressources naturelles. Il doit aussi intégrer, "au passif", la dette financière envers les générations futures.

L'humanisme, centré sur le progrès humain, diffère du conservatisme qui ne veut rien faire évoluer, mais aussi du capitalisme matérialiste qui ne voit progrès que matériel ou financier. Il diffère aussi d'une certaine écologie «conservatrice» qui veut «préserver la nature». Pour l'humanisme, il faut préserver l'Espèce humaine avant toute autre, et donc «maîtriser» plutôt que «préserver» la Nature.

Pas d'idéologies définitives, mais des processus démocratiques

Pour que ce progrès ne soit pas seulement celui de quelques uns, il faut une organisation politique qui porte au plus haut la conscience et la responsabiité de chaque citoyen : c'est la démocratie. Mais pour qu’elle soit vraiment garante de l’intérêt général, l’Etat doit y garantir deux choses.

La première, c'est un débat permanent de qualité et non biaisé : débat citoyen, en donnant l’accès pour tous à l’information et à la vérité, grâce au débat pluraliste dans des médias libres et indépendants mais grâce aussi à des efforts permanents de transparence dans les procédures et les décisions des institutions; mais aussi débat parlementaire, où le droit d'expression de toute minorité représentative doit être protégé, afin d’exclure la dictature de la majorité.

La seconde, c’est une séparation des pouvoirs au sens large, qui garantit que les décisions ne sont pas prises dans l'intérêt de tel ou tel lobby ou intérêt particulier : le pouvoir politique doit rester indépendant et neutre vis à vis des religions (laïcité) ; le pouvoir politique doit être aussi séparé du pouvoir économique ; enfin, pouvoirs législatif et judiciaire doivent être à l’abri de l’influence de l’exécutif.

L’impartialité de l’Etat pour garantir ces principes est la mesure même de la qualité de la démocratie qu’il incarne et protège. Pour garantir l'intérêt général, la posture démocrate donne ainsi la priorité à la qualité du processus d'élaboration des décisions, en s'assurant qu'elles sont comprises et acceptées par la majorité, point essentiel pour qu'une mise en oeuvre efficace suive.

Par cette priorité faite au processus démocratique, la posture démocrate est plus ouverte, et diffère ainsi des partis classiques qui proposent des solutions idéologiques globales «toutes faites»,  pensées en chambre, bien ancrées et inébranlables comme "la TVA c'est injuste", "moins d'impôts pour les très riches permet de relancer l'économie", etc.

Ces principes démocratiques garants de l'intérêt général ne serviraient cependant à rien sans un moteur pour avancer. Ce moteur ne vient pas d'un seul homme, ou de l'Etat : c’est la dynamique de la liberté d’entreprendre. Son développement exige la liberté et la responsabilité des acteurs économiques, mais aussi des acteurs sociaux, civiques et associatifs. Il s'agit de promouvoir les initiatives, la recherche, la créativité, l’innovation, dans le monde de l’entreprise mais aussi dans les secteurs non marchands : associations, créations artistiques ou intellectuelles, éducation, bénévolat…

Pour trouver des solutions adaptées à tous les cas et aux différentes particularités, il est également essentiel d'appliquer le principe de subsidiarité, selon lequel une responsabilité doit être prise par le plus petit niveau compétent et efficace pour résoudre le problème. Ainsi le politique n’a pas besoin de se substituer à la société civile si celle-ci est efficace. De même au sein du système politique, les décisions doivent être déléguées à la collectivité la plus efficace (région, ville ou autre). Ce principe atteste l'antériorité de la personne et des groupes par rapport aux Institutions. Il est donc d'abord un principe de confiance faite aux hommes et aux femmes, et il se base sur le pari humaniste de la responsabilité de chacun.

Cette méthode diffère des pratiques qui mettent l’Etat, un seul homme ou encore une supposée «élite»  au centre de toutes les initiatives et décisions. Ces solutions  produisent des solutions inadaptées aux spécificités, mal appliquées car mal comprises, et ont tendance à générer des comportements d'assistés, de courtisans, ou de rebelles, au choix.  Mieux vaut un train complet qui avance lentement qu'une locomotive qui avance toute seule, et mieux encore, un train composés exclusivement de locomotives.

L'Europe pour montrer la voie

L'Europe se fonde sur un passé commun où les cultures gréco-romaine et judéo-chrétienne, enrichies par d’autres mouvements de la pensée, particulièrement les Lumières, ont créé une richesse de civilisation dont bénéficie la Planète entière. Ce patrimoine commun doit être préservé et développé pour construire un ensemble puissant, innovant et généreux qui participe à l’amélioration de la vie de ses citoyens en étant actif dans l’organisation planétaire. L’Europe est bien placée pour devenir le modèle exemplaire d’une société humaniste. La construction de l’Europe des peuples et des citoyens est donc non seulement une nécessité mais un devoir.

L'humanisme démocrate s'oppose donc aux euro-sceptiques, mais aussi à ceux qui ne voient en l'Europe qu'un marché économique.

jeudi, 23 octobre 2008

Capitalisme, & humanisme

schutz_anton_joseph_labourseparis.jpgQu'est ce qui fait le cours d'une action en bourse ? Beaucoup de choses, plus ou moins compréhensibles à mon échelle. Mais à la base, il y a me semble-t-il deux phénomènes.

Premier phénomène. Si une entreprise dit "achetez mes actions, je vous donnerai un bénéfice de 6€ par action", et que vous estimez qu'elle va tenir parole avec 40% de chances, combien êtes vous prêts à acheter cette action, si par ailleurs pour avoir 4€ sans risques, vous devez placer 100€ sur votre livret A (hypothèse d'un taux à 4%) ? Il y a des chances que vous soyez prêts à mettre 6€/4% * 40%, soit 60€, grand maximum. Dans ce cas, votre raisonnement est un raisonnement d'investisseurs/entrepreneur, qui pour établir sa confiance dans ce que lui annonce les dirigeants de l'entreprise, se renseigne un peu sur le secteur de marché, l'entreprise, sa stratégie, etc... Bref c'est l'esprit d'un capitalisme entreprenarial. Et si le cours de l'action baisse ou monte, peu vous importe, tant que vous pensez pouvoir toucher vos 4€ par an et par action en moyenne sur du long terme, et que vous croyez au projet de cette entreprise.

Deuxième phénomène. Si vous allez un cran plus loin, et que vous vous dites : "aujourd'hui, l'action est valorisée à 60€ car l'entreprise a annoncée 6€ par action et que les gens estiment la probabilité d'atteinte du résultat à 40% (les agences de notation qui font un peu la loi, parlent d'un "coefficient beta" qui revient un peu au même), mais moi je pense que l'entreprise dans le futur va annoncer encore mieux (par exemple 12€ par action) car le contexte va évoluer, ou que tout simplement la confiance générale des investisseurs va augmenter. Et finalement l'action va se valoriser à 120€ et je pourrai donc la revendre en faisant un bénéfice maximum. D'ailleurs, y qu'à voir ça fait déjà 10 jours qu'elle monte de 1% par jour" : alors vous êtes plus dans la spéculation car votre raisonnement ne se fait plus sur le résultat de l'entreprise mais sur l'idée qu'ont ou qu'auront les autres investisseurs des futurs résultats de l'entreprise, et que vous vous placez vraisemblablement dans une optique plus court terme.

Le monde financier est allé trop loin dans cette voie. Je ne suis pas un expert, et l'idée peut facilement être taxée de simpliste et naïve : mais il faudrait réussir à revenir un peu vers la première approche, et surtout : mettre l'Homme au centre des décisions. Passer du CAPITALisme à l'HUMANisme. Car sinon on risque de revenir au SOCIALisme, qui met l'ETAT au coeur de tout, et qui a montré son inefficacité.

 

17:49 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : bourse, spéculation, investissement, humanisme | |  Facebook